À travers de cette série d’interviews, l’ambition de DecAIders est de mettre en lumière l’évolution de l’acuité cognitive des dirigeants et de leurs équipes à l’ère des usages de l’IA. Comment décider avec clarté, déjouer les biais cognitifs, préserver notre discernement humain et agir concrètement face aux algorithmes ? Paroles de décideurs.

(DecAIders) 1. Pouvez-vous nous présenter votre parcours en quelques mots, vos projets à venir, vos défis à relever ?
(Dominique Sciamma) Mathématicien et Informaticien de formation, ancien chercheur en IA, je suis devenu un activiste du Design et de son enseignement depuis 1998 ! Mon plus beau fait d’arme est la création de CY école de design au sein de CY Cergy Paris Université, avec la complicité de son président d’alors, François Germinet. Une école pas comme les autres qui vise à former des designers globaux, systémiques, capables d’agir sur un continuum qui va de la matière à la décision, celle-ci étant l’objet premier et ultime de Design !
Tout, absolument tout va maintenant dépendre de la qualité de nos décisions qui, vu l’état de la planète, ont tout sauf été bonnes jusqu’à présent….
Le Design, comme culture du projet, concentré sur les conditions d’expérience de vie réussies pour tous et chacun, aujourd’hui et demain est LE paradigme qui nous permet d’’espérer un futur.
J’ai créé une entreprise de conseil – We Design Design Schools – dont l’objet est de généraliser en France et ailleurs le modèle de l’école.
(DecAIders) 2. Comment selon vous notre usage de l’IA peut-il impacter nos forces et faiblesses en termes de manière de prendre des décisions, individuelles ou collectives ?
(Dominique Sciamma) L’IA n’est qu’un outil de productivité, qui ne nous rend pas plus intelligents, pas plus performants dans la prise de décision. Elle va juste nous permettre de prendre des décisions plus rapidement, les bonnes comme les mauvaises !
Pour tous ce qui concerne la compréhension des situations de vies dans leur complexité, où se croisent les émotions et la raison, les modèles du réel et les imaginaires, l’IA n’est qu’un outil parmi d’autre (peu soutenable par ailleurs), qui ne remplacera jamais la puissance et la nécessité de l’intelligence collective (l’autre nom du design).
On se focalise sur la performance (parfaitement questionnable par ailleurs en ce qui concerne l’IA), alors que les modalités sont bien plus importantes, et particulièrement celle du débat, de la conversation, de la co-création, de la relation et du lien.
(DecAIders) 3. On dit souvent que l’IA optimise le passé (les données existantes) là où le leader doit inventer l’avenir. Comment parvenez-vous à préserver une part d’audace et d’irrationnel face aux recommandations ultra-rationnelles des outils technologiques ?
(Dominique Sciamma) Je conteste que les recommandations des outils soient rationnelles ! La raison ne se confond pas avec des statistiques ! L’IA n’optimise pas, elle résume, si elle ne raccourcit pas. Le serait-elle d’ailleurs, que cela ne changerait pas grand-chose au rôle du leader. Si elle produit en quelques minutes ce qu’un consultant plus ou moins senior ferait en plus de temps à sa destination, cela ne modifie en rien ce que le leader en fait, à savoir enrichir sa vision de la « Big Picture », que l’IA n’aura jamais, notamment parce qu’elle est incapable de mettre en lien des sujets qui n’ont rien à voir entre eux, par construction.
Je n’utilise pas par ailleurs l’IA dans mon travail de pensée et de Leadership.
Un Leader ne se caractérise pas par ailleurs par le seul fait qu’il porte une vision (plus d’ailleurs qu’il n’invente l’avenir), mais par sa capacité à créer les conditions du partage de cette vision avec un collectif et de l’accompagnement de celui-ci dans le déploiement du projet qu’elle induit, par la création de lien, par sa pédagogie, par son charisme.
(DecAIders) 4. On parle beaucoup des biais cognitifs de l’IA, mais selon vous, pourquoi l’humain au travail a-t-il tant de mal à corriger ses propres biais de décision?
(Dominique Sciamma) L’IA n’a pas de biais cognitif, parce que l’IA ne sait pas ce que savoir veut dire.
Plutôt que des biais cognitifs, je parlerais plutôt de biais structurels, dont les hallucinations sont un des exemples.
Quant aux biais de nos propres décisions, ils sont d’autant plus importants que nous n’utilisons pas les bonnes modalités pour les préparer, les prendre, les mettre en œuvre et les évaluer.
Quand, à l’instar de nos élites nationales, biberonnées à « l’excellence », vous pensez tout savoir mieux que tout le monde, que vous vous entourez de gens qui vous ressemblent, que vous pensez que le modèle vaut mieux que le réel, que vous mettez en œuvre une démarche linéaire, réglée, on ne plus parler de biais, mais d’erreur structurelle, d’errements méthodologiques, qui ne peuvent amener qu’à des échecs, quand ce n’est pas à des catastrophes. Et l’utilisation de l’IA ne changera rien à l’affaire, si ce n’est à amplifier nos échecs.
Tout serait différent, si la culture du projet – le design ou l’intelligence collective – était systématiquement à l’œuvre, dans des équipes pluridisciplinaires, où les intelligences s’articulent, dialoguent, débattent, en prenant le temps.
(DecAIders) 5. Si vous aviez à envisager un “Coaching (individuel ou d’équipe) sur une problématique managériale, et notamment à l’ère des usages de l’IA”, pour vous ou vos collaborateurs, qu’en attendriez-vous en termes de valeur et quels seraient les freins éventuels pour décider de vous lancer ?
(Dominique Sciamma) L’IA ne serait certainement pas une raison de me lancer.
L’IA n’est pas la question.
La question c’est notre Vivre ensemble, c’est à dire notre Décider ensemble, notre Produire ensemble, notre Réparer ensemble, notre Prendre soin, Notre Prendre lien.
Dans quel monde voulons-nous vivre ?
C’est l’éléphant au milieu de la pièce. Il est POLITIQUE, pas technologique.
Repolitiser : voilà un bon objectif de coaching, et il est forcément collectif.